Republier

Nous vous encourageons à reproduire cet article en ligne ou sur support papier. La reproduction est libre de droit, suivant les termes de notre licence Creative Commons. Nous vous prions cependant de suivre ces directives simples :
  1. Vous devez créditer nos auteurs.
  2. Vous devez créditer SciDev.Net — dans la mesure du possible, veuillez insérer notre logo, avec un rétrolien vers l’article originel.
  3. Vous pourriez aussi simplement publier les premières lignes de l’article et ajouter ensuite la mention: "Veuillez lire l’intégralité de l’article sur SciDev.Net", avec un lien vers l’article originel.
  4. Si vous souhaitez aussi reprendre les images publiées avec cet article, veuillez vérifier avec les détenteurs de droits d’auteur que vous êtes autorisés à les utiliser.
  5. Le moyen le plus facile de reproduire l’article sur votre site est d’intégrer le code ci-dessous. 
Pour plus d’informations, veuillez consulter notre page media et nos conseils pour la reproduction.

The full article is available here as HTML.

Press Ctrl-C to copy

A l'occasion de la Journée africaine de lutte contre la corruption, observée à l'initiative de l'Union Africaine, SciDev.Net vous propose une série d'articles sur la corruption dans les systèmes éducatifs africains. Dans cette deuxième livraison, Bilal Taïrou s'intéresse à la question sensible du harcèlement sexuel, qui se manifeste par le principe des "bonnes notes contre faveurs sexuelles", face cachée d'une forme de corruption répandue dans les établissements d'enseignement supérieur du continent...

Même s'il diffère, à maints égards, de la corruption à proprement parler, le harcèlement sexuel, en particulier au regard de ses effets néfastes manifestes (sexe contre note, formation au rabais, déscolarisation, etc.) est un impair majeur en matière de gouvernance.

Dans une communication, Prisca Rolande Miyouna, du Centre d’Etudes et de Recherche sur les Analyses et Politiques Economiques (CERAPE) de Brazzaville, écrit que "le harcèlement sexuel est un délit consistant à profiter d’une situation hiérarchique pour imposer à quelqu’un des faveurs sexuelles ; son auteur peut être un formateur, employeur, un cadre, un consultant chargé du recrutement, un client de l’entreprise mais aussi un collègue de la victime."

Dans plusieurs pays africains, le phénomène est connu sous l'appellation de NST (notes sexuellement transmissibles).

“La conséquence la plus fréquente du harcèlement à l'école est le cas des grossesses précoces ; le corollaire, c'est le décrochage scolaire.”

Penda Diouf - Présidente CLVF Sénégal

Il semble s'être répandu ces dernières années dans les milieux universitaires africains, aussi bien en Afrique anglophone qu'en Afrique francophone.

Penda Diouf, présidente nationale du Comité de lutte contre les violences faites aux femmes (CLVF), au Sénégal, le confirme dans une interview à SciDev.Net, estimant que "le harcèlement sexuel est un phénomène qui devient de plus en plus récurrent au Sénégal, et qui s’en va grandissant, plus particulièrement dans la région méridionale."



Elle cite un document publié par le CLVF, selon lequel "en 2010, 24% des filles victimes de violences sexuelles l'ont été en milieu scolaire".

Un rapport publié par le Fonds des nations unies pour la population, quant à lui, fait état de 1971 grossesses précoces recensées en milieu scolaire au Sénégal au cours des trois années scolaires 2010-2011, 2012-2013 et 2013-2014, avec la région de Sédhiou largement en tête (30% des cas), suivie de Ziguinchor (19%), Kolda (9%), Matam (6%) et Thiès (6%).

Or, pour Penda Diouf, "les auteurs des grossesses en milieu scolaire sont le plus souvent les enseignants et dans une moindre mesure, les camarades des victimes."

Ces chiffres montrent clairement l’ampleur du phénomène.

De même, pour les cibles que sont les élèves et étudiants, notamment les jeunes filles, même si elles estiment pour la plupart n’en avoir jamais été victimes, le harcèlement sexuel en milieu scolaire est avéré, et son ampleur, inquiétante.

"Le harcèlement sexuel est trop fréquent dans les écoles et universités et les femmes ne sont pas respectées", déclare ainsi à SciDev.Net, Astou Diédhiou, étudiante en langues et civilisations romaines à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD).

Penda Kéita, élève en classe de terminale en série scientifique à Dakar, regrette pour sa part que le phénomène soit banalisé de nos jours.

Si Imane Raji, étudiante en médecine à l’UCAD, dit n'avoir jamais été victime de ce type d'abus au Sénégal, elle affirme que le phénomène est bien réel au Maroc, son pays d’origine.



"Il y a beaucoup de cas où les filles affirment avoir été harcelées par leurs professeurs pour obtenir de bonnes notes", déclare-t-elle à SciDev.Net.

En revanche, Marie Siby, conseillère technique chargée des questions de genre au ministère sénégalais de l’Education nationale et secrétaire exécutive du cadre de coordination des interventions sur l’éducation des filles, n'est pas de cet avis.



"Dans le système éducatif, en ce qui concerne le préscolaire, l’élémentaire et le cycle moyen, nous pouvons dire que ce phénomène n’est heureusement pas très développé", déclare-t-elle.

Elle reconnaît qu’il y a certes des questions de violence, mais en ce qui concerne le harcèlement sexuel et le chantage à l'évaluation, ce n’est pas un phénomène courant au Sénégal.

Pour autant, dans les quelques rares cas recensés, les conséquences du phénomène, sont multiples.

Conséquences

"La conséquence la plus fréquente est le cas des grossesses précoces", affirme Penda Diouf.

Le corollaire, selon l’intéressée, est le décrochage des filles de l’école.

"Il y a même des enfants à l’école élémentaire qui ont été victimes de grossesse précoce de la part de leurs enseignants", fait-elle valoir.

Une autre conséquence, moins perceptible, se situe sur le plan moral.

"C’est une situation qui suscite chez les filles une peur constante d’être agressées ou violées", soutient Astou Diédhiou.

Penda Diouf va plus loin, mentionnant que "dans certains cas, les victimes qui n’arrivent plus à supporter ces harcèlements sexuels décident de changer d’école ou carrément d’abandonner les classes."

Aucune excuse n’est valable

Si, pour certains étudiants, à l’instar d’Astou Diédhiou, la responsabilité incombe quelque part aux victimes elles-mêmes, du fait de leur habillement parfois osé, Penda Diouf estime qu’absolument rien ne peut justifier le harcèlement sexuel en milieu scolaire.

"Aucune excuse ne justifie une violence basée sur le genre, surtout un harcèlement sexuel ; ni le lieu, ni le moment, encore moins l’habillement", soutient-elle.

Cette dernière excuse, qu’elle juge au demeurant la plus irrecevable, l’emmène même à proposer, entre autres solutions, une prise en charge psychologique des enseignants responsables de harcèlement sexuel, qui prennent l’habillement des victimes comme excuse.

Sensibilisation et prise en charge

"Comment peut-on voir une fille et uniquement sur la base de son habillement, la harceler sexuellement ?" s’étonne-t-elle.

"Je pense qu’au-delà des sanctions, il faut une sérieuse prise en charge psychologique de ces personnes", préconise-t-elle.

Toutefois, le véritable défi est d’arriver et à prévenir à éradiquer le phénomène.

Et pour ce faire, les dispositions sont mises en place, assure Marie Siby.

"Il y a tout d’abord le cadre règlementaire qui régit les relations entre enseignants et élèves ; les enseignants ayant un certain ascendant sur les élèves, sont tenus de les protéger", fait-elle valoir.

Elle fait également cas de la stratégie mise en place par le ministère, qui consiste en une formation et une sensibilisation des enseignants et des autres acteurs, dont le corps d’encadrement et le corps de contrôle, pour prévenir ces questions de violence.

Au Sénégal, la Loi 99-05 du 29 janvier 1999, a apporté des dispositions nouvelles dans le code pénal et parmi les nouvelles formes de violences qui ont été intégrées dans ce code, figurent l’inceste, le harcèlement sexuel et le viol conjugal.

Cependant, selon Penda Diouf, "le véritable défi se situe au niveau des dispositions pour identifier les cas de harcèlement sexuel et en apporter la preuve."

De plus, estime-t-elle, "nous sommes dans une société qui pratique la culture de la non-dénonciation et du non-témoignage, ce qui fait que la plupart des victimes ont des difficultés à dénoncer, par peur de la stigmatisation et de la sanction sociale", regrette-t-elle.

Et lorsqu’il arrive qu’il y ait des plaintes pour harcèlement sexuel de la part des enseignants, la probabilité qu'elles aillent en justice est faible.

"Nous avons, par exemple, connu des cas de plainte où, par manque de preuves de la part de la victime et sous la pression familiale, l'affaire s’est terminée par une médiation", relève l’intéressée.

Ainsi, la sensibilisation des – potentielles – victimes à savoir identifier les cas de harcèlement sexuel et surtout à les dénoncer, ainsi que la sensibilisation des enseignants sur leur mission et les valeurs, demeurent des options sur lesquelles misent les acteurs, pour arriver à contenir le phénomène.

Car, "l’espace éducatif n’est pas un espace qui doit accueillir ce genre d’activités", conclut Penda Diouf.